Parasite…

Ce texte ne vous dira rien. Dans sa supplique aux critiques de cinéma qui découvraient Parasite au dernier Festival de Cannes, Bong Joon-ho priait la foule des scribes de ne pas révéler les péripéties de son film au-delà d’un certain point : l’intrusion du frère et de la sœur, imposteurs embauchés comme professeurs particuliers, dans la maison et dans la vie de la famille Park. Si la crainte mondiale du spoiler est un éloquent trait d’époque, où l’horreur de savoir à l’avance ce qui va se passer correspond au désir panique, sur le plan collectif ou historique, de ne pas le savoir (l’expression d’un mauvais pressentiment), l’intrigue de Parasite est elle-même chargée de cette double angoisse, à la fois narrative et destinale.

D’une part, Parasite ne vaut que par l’avancée de son récit, les effets de surprise et de suspense qu’il entretient ou déclenche, d’autre part il est le spectacle d’un mauvais pressentiment objectif, qui s’avérera non seulement justifié et confirmé, mais pris en charge et réfléchi par le film : s’agissant de la lutte à mort entre les riches et les pauvres, les choses ne peuvent que tourner mal ou tourner court. Vous ne pouviez que vous y attendre, ne faites pas les innocents, ne saviez-vous pas la fin à l’avance ? Mais surtout, ne la désirez-vous pas ? Au cinéma, et partout ailleurs ? Parasite est à lui-même son propre spoiler : d’une part en tant que spectacle qui se parasite lui-même, récit d’un récit reposant sur une longueur d’avance, en concurrence avec ses propres moyens (il se raconte en permanence ce qu’il raconte) ; d’autre part en tant que révélation de ce qui ne peut que se produire, en toute logique déchaînée, dans la société qu’il décrit, et qui est aussi celle du spectateur, coréen ou non, qu’il interpelle.

 

Parasite1

Parasite2       Lien vidéo

Au moment de recevoir la palme d’or à Cannes, Bong Joon-ho rendait d’ailleurs hommage au «cinéma français» en prononçant les noms de deux auteurs l’ayant inspiré entre tous, Henri-Georges Clouzot et Claude Chabrol. Si le discret haussement de sourcil dubitatif de Catherine Deneuve, qui venait de lui remettre le trophée, reste à ces mots la réaction la plus plausible, l’invocation explique aussi bien des choses. Parasite est un film méchant, un jeu de massacre qui ne sauve rien ni grand-monde, où le pressentiment est une forme donnée au ressentiment, empruntant pourquoi pas à Clouzot l’art miniature de la métaphore sociale et à Chabrol le goût de la cruauté objective, ou vice-versa – ici en partie transfigurés par le charme et l’ingéniosité de Bong, qui ne sont plus à prouver mais s’y trouvent un peu mises à l’épreuve. Comme chez ses maîtres, c’est le scénario qui fait le film et qui produit la mise en scène, quoiqu’ici la mécanique et ses marionnettes soient plutôt livrées à l’accidentel («No plan !» réplique récurrente du père de nos deux intrus, Ki-Taek), les choses partant en vrille par hasard puis par une série d’accidents, pressentis dans leurs grandes lignes mais étonnants dans leurs détails. On assiste à une sorte de déterminisme paradoxal, où les personnages, ceux de la famille pauvre comme ceux de la famille riche, seraient laissés libres de trouver le chemin vers des points fixes, balises d’une violence inéluctable.

Dans l’univers de Bong Joon-ho, la vie est aussi un parasite. C’est le biologique qui l’intéresse – la lutte des classes en étant ici, comme le titre l’indique, une déclinaison – exploré non seulement comme métaphore, mais comme outil de description du monde. Ce qui a toujours fait de lui un cinéaste contemporain, profondément comique, amoral et égalitaire, auteur de films où le social est un attribut de l’espèce, et qui décrivent sans cesse un espace où les deux sphères, le politique et le biologique, sont censées se recouper plus qu’ailleurs : soit la famille – ici deux familles se parasitant réciproquement. La lutte des classes y apparaît avant tout comme un partage des corps, différenciés par leurs milieux, les abris souterrains des pauvres et les hauteurs urbaines et architecturales de la famille Park.

As usual, one more time, marvellous tome beside you hand in hand, ily

 

Publié dans : Cinéma |le 7 juin, 2019 |Pas de Commentaires »

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