L’homme irrationnel…

Abe Lucas, professeur de philosophie, vient d’intégrer l’université d’une ville du Rhode Island. L’homme, qui semble traverser sa propre vie, enseigne sa discipline sans grande motivation. Il retrouve un peu d’énergie grâce à son aventure avec Rita, une collègue, mais c’est surtout sa rencontre avec Jill, une de ses étudiantes, qui lui redonne le goût de vivre. Seulement, Jill, fiancée à un jeune homme de son âge, éprouve plus que de l’admiration pour son professeur. Abe, lui, refuse de se lancer dans une relation amoureuse avec la jeune femme…Gena Rowlands, dans Une autre femme, l’un des chefs-d’oeuvre de Woody Allen, était prof de philo à la fac. C’était une évidence, attestée par tous les signes de la mise en scène : instantanément, on ne pouvait que croire à la profession de cette héroïne. Joaquin Phoenix, lui aussi, est prof de philo en fac dans L’Homme irrationnel. Or, dès son apparition, Woody Allen le filme comme une rock star déglinguée, sifflant du whisky au volant de sa décapotable. Il y a un drôle de hiatus entre l’attitude et le rôle. Un jeu, comme on le dit en menuiserie. Ce décrochage en annonce d’autres. Dans la filmographie du maître, le film se rapproche de Crimes et délits et de Match Point, deux tragi-comédies diaboliques, avec engrenage fatal.

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Aux antipodes de la bien-pensance, Woody Allen propose donc un improbable éloge du crime, comme unique remède au vide existentiel. Les effets bénéfiques du projet démoniaque se voient très vite sur le héros : regain d’appétit pour tous les plaisirs de la vie, sentiments de puissance et de liberté. Bien sûr, les choses n’en resteront pas là, et plus dure sera la chute. Mais il faudra alors constater que le sauvetage in extremis de la morale doit absolument tout au hasard… Un sommet de cynisme, au sens philo-sophique, bien sûr. C’est l’humanité irrationnelle (les herbes folles, aurait dit Alain Resnais) que le cinéaste montre, au-delà du personnage principal. Autour de lui, chacun paraît prêt, à des degrés divers, à la transgression, au coup de ­folie. Chacun se laisse envoûter et envahir avant même d’avoir eu le temps d’y penser. L’étudiante se met à parler sans cesse, avec exaltation, du nouveau prof non seulement à ses parents, mais aussi à son petit ami — il n’y a que Woody Allen pour faire de la cristallisation amoureuse un tel spectacle comique. La maîtresse quadra (Parker Posey, ancienne égérie de Hal Hartley, dans un superbe come-back) veut, elle, tout quitter pour le philosophe. A son cher mari en larmes, implorant des explications, elle oppose un effarant « Réglons juste les détails pratiques ! »

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La pulsion est plus forte que la raison. Les faits ne cessent de déjouer nos principes et nos projets. Comme son héros, bassinant ses étudiants avec les limites et les failles de toute doctrine, le cinéaste martèle que rien n’est stable. Que nous devenons souvent méconnaissables, y compris à nos propres yeux. Reflets déformants dans une galerie des glaces de fête foraine ou effets d’optique au coucher du soleil : l’image, signée par le grand chef opérateur Darius Khondji, le dit aussi. Quelque chose, toutefois, demeure extrêmement paradoxal dans cette affirmation. Car la légèreté et le brio du film sautent aux yeux. En somme, ce chaos de la vie qu’on ne peut réduire à une théorie ni mettre en forme, Woody Allen, lui, en fait toujours aussi adroitement son affaire.

La vie et la raison en point d’exclamation, splendide douceur de l’image, mélodie du dialogue,  interprétation magnifique le long d’un après midi merveilleux…

 

Publié dans : Cinéma |le 23 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

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