Archive pour octobre, 2015

L’homme irrationnel…

Abe Lucas, professeur de philosophie, vient d’intégrer l’université d’une ville du Rhode Island. L’homme, qui semble traverser sa propre vie, enseigne sa discipline sans grande motivation. Il retrouve un peu d’énergie grâce à son aventure avec Rita, une collègue, mais c’est surtout sa rencontre avec Jill, une de ses étudiantes, qui lui redonne le goût de vivre. Seulement, Jill, fiancée à un jeune homme de son âge, éprouve plus que de l’admiration pour son professeur. Abe, lui, refuse de se lancer dans une relation amoureuse avec la jeune femme…Gena Rowlands, dans Une autre femme, l’un des chefs-d’oeuvre de Woody Allen, était prof de philo à la fac. C’était une évidence, attestée par tous les signes de la mise en scène : instantanément, on ne pouvait que croire à la profession de cette héroïne. Joaquin Phoenix, lui aussi, est prof de philo en fac dans L’Homme irrationnel. Or, dès son apparition, Woody Allen le filme comme une rock star déglinguée, sifflant du whisky au volant de sa décapotable. Il y a un drôle de hiatus entre l’attitude et le rôle. Un jeu, comme on le dit en menuiserie. Ce décrochage en annonce d’autres. Dans la filmographie du maître, le film se rapproche de Crimes et délits et de Match Point, deux tragi-comédies diaboliques, avec engrenage fatal.

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Aux antipodes de la bien-pensance, Woody Allen propose donc un improbable éloge du crime, comme unique remède au vide existentiel. Les effets bénéfiques du projet démoniaque se voient très vite sur le héros : regain d’appétit pour tous les plaisirs de la vie, sentiments de puissance et de liberté. Bien sûr, les choses n’en resteront pas là, et plus dure sera la chute. Mais il faudra alors constater que le sauvetage in extremis de la morale doit absolument tout au hasard… Un sommet de cynisme, au sens philo-sophique, bien sûr. C’est l’humanité irrationnelle (les herbes folles, aurait dit Alain Resnais) que le cinéaste montre, au-delà du personnage principal. Autour de lui, chacun paraît prêt, à des degrés divers, à la transgression, au coup de ­folie. Chacun se laisse envoûter et envahir avant même d’avoir eu le temps d’y penser. L’étudiante se met à parler sans cesse, avec exaltation, du nouveau prof non seulement à ses parents, mais aussi à son petit ami — il n’y a que Woody Allen pour faire de la cristallisation amoureuse un tel spectacle comique. La maîtresse quadra (Parker Posey, ancienne égérie de Hal Hartley, dans un superbe come-back) veut, elle, tout quitter pour le philosophe. A son cher mari en larmes, implorant des explications, elle oppose un effarant « Réglons juste les détails pratiques ! »

LhommeIrrationnel  Lien vidéo 

La pulsion est plus forte que la raison. Les faits ne cessent de déjouer nos principes et nos projets. Comme son héros, bassinant ses étudiants avec les limites et les failles de toute doctrine, le cinéaste martèle que rien n’est stable. Que nous devenons souvent méconnaissables, y compris à nos propres yeux. Reflets déformants dans une galerie des glaces de fête foraine ou effets d’optique au coucher du soleil : l’image, signée par le grand chef opérateur Darius Khondji, le dit aussi. Quelque chose, toutefois, demeure extrêmement paradoxal dans cette affirmation. Car la légèreté et le brio du film sautent aux yeux. En somme, ce chaos de la vie qu’on ne peut réduire à une théorie ni mettre en forme, Woody Allen, lui, en fait toujours aussi adroitement son affaire.

La vie et la raison en point d’exclamation, splendide douceur de l’image, mélodie du dialogue,  interprétation magnifique le long d’un après midi merveilleux…

 

Publié dans:Cinéma |on 23 octobre, 2015 |Pas de commentaires »

Vers l’autre rive….

Authentique mélodrame autour du voyage onirique entre une femme et son défunt mari. 

La jolie Mizuki (Eri Fukatsu, une découverte étonnante) est veuve : son mari, Yusuke, a disparu en mer voici trois ans. Un jour, en revenant chez elle, elle découvre Yusuke, tel qu’en lui-même, dans un imper orange. Elle en est à peine étonnée, lui reprochant seulement de ne pas avoir retiré ses chaussures. Usuke est bel et bien un fantôme, pourtant, et il convie son épouse à refaire avec lui le trajet de ces trois années passées depuis leur séparation, à y rencontrer ceux qu’il a côtoyés depuis sa disparition “physique”. Les voici partis pour un voyage un peu particulier qui bouleverse la chronologie normale de la vie humaine : retracer le passé d’un être mort. Dans quel but ?

vers-l-autre-rive1    vers_l_autre_rive2  Lien vidéo

Ce n’est pas la première fois que Kurosawa met en scène des fantômes – c’est même l’une de ses spécialités. Ce fantôme n’a rien d’effrayant, contrairement à tous ceux que nous avons pu voir par le passé dans les films fantastiques ou policiers de Kurosawa, l’auteur de Shokuzai et Kaïro. Une évolution évidente, une étape importante chez le cinéaste japonais. Vers l’autre rive est un mélo, un vrai (tiré d’un roman), assumé – il trempe allègrement dans un flot de violons qui exacerbe tous les sentiments (très belle musique composée par Yoshihide Otomo et Naoko Etô). Seulement, Kurosawa n’a rien perdu de son cinéma et n’a pas vendu son âme au pathos et au lacrymal facile. Il fait du cinéma, rien que du cinéma. Rien de gratuit, de laissé au hasard, ici, ni dans l’image, ni dans le son. Vers l’autre rive témoigne d’une maîtrise formelle qui fait de chaque plan, de chaque geste un petit chef-d’œuvre de sens en soi. La beauté du film repose entièrement sur sa mise en scène (d’ailleurs saluée par le prix de la mise en scène de la sélection Un certain regard à Cannes cette année). Découpage, éclairage, mouvements de caméras, transforment l’espace d’un instant un vivant en mort et vice-versa, parce que le passage de l’un à l’autre est très fluctuant n’est-ce pas, et si fragile, provisoire.

Sous le regard de Kurosawa, les âmes bougent, changent de forme, mais personne, et surtout pas le metteur en scène, une voix off ou un personnage, ne vient nous expliquer, un sanglot dans la voix, ce qu’il y a à comprendre. Tout se passe dans le cadre, il suffit de regarder attentivement, la lumière, les reflets, la fixité, le mouvement, sentir les images et leurs variations, pour saisir tout ce qui se joue entre les deux époux d’une part, entre eux deux et ceux qu’ils rencontrent pendant leur périple, au sein d’une nature elle aussi toujours en mouvement, expressive. C’est de là que naît l’émotion sans pareille du film, qui vous fait parfois pleurer sans que vous sachiez vraiment pourquoi. Ultime compliment pour ce film magique, l’un des plus beaux que Cannes nous ait offerts cette année, réalisé par un des plus grands maîtres du cinéma actuel.

Beauty, tenderness, love of life, of death..marvellous travel with the actors, with you too, with your hand in my hand…

 

Publié dans:Cinéma |on 9 octobre, 2015 |Pas de commentaires »

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